Photographier la crise sans trahir la dignité humaine : le défi quotidien des photojournalistes de Goma
Dans un contexte marqué par les conflits armés, les déplacements de populations et les catastrophes humanitaires dans l'Est de la République démocratique du Congo, les photographes documentaires et photojournalistes de Goma jouent un rôle essentiel dans la documentation des réalités vécues par les communautés. Cependant, cette mission soulève une question fondamentale : comment montrer la souffrance humaine sans porter atteinte à la dignité des personnes photographiées ? À travers les témoignages de deux professionnels de l'image, cet article explore les enjeux éthiques, les défis du métier et l'impact des images sur l'opinion publique.
À Goma, les photographes documentaires et les photojournalistes sont régulièrement confrontés à des situations de crise humanitaire. Guerre, déplacements forcés, catastrophes naturelles ou encore pauvreté constituent autant de réalités qu'ils cherchent à documenter afin d'informer le public et de sensibiliser les décideurs.
Mais au-delà de la simple capture d'images, ces professionnels doivent constamment veiller au respect de la dignité humaine. La photographie documentaire et le photojournalisme ne consistent pas seulement à montrer ce qui se passe sur le terrain ; ils impliquent également une réflexion éthique sur la manière dont les personnes vulnérables sont représentées.
Pour Joyce Kipunga, photographe documentaire basée à Goma, cette responsabilité est au cœur du métier.
« En photojournalisme comme en photographie documentaire, l'éthique est au cœur de notre pratique. Tout comme les journalistes, nous sommes formés aux principes déontologiques du journalisme, dont le respect de la dignité humaine est fondamental. Même lorsque nous documentons des situations de vulnérabilité, nous veillons à représenter les personnes avec respect, sans les réduire à leur souffrance ni porter atteinte à leur dignité. L'objectif est de raconter la réalité tout en préservant l'humanité des personnes photographiées », explique-t-elle.
Les limites de la représentation de la vulnérabilité
Si certains photographes accordent une attention particulière à l'éthique de l'image, d'autres subissent parfois des pressions de la part de commanditaires ou d'organisations qui souhaitent mettre en avant les aspects les plus dramatiques des crises.
Photojournaliste à Goma, Elisha Abumba estime que le respect de l'éthique varie selon les professionnels et les contextes de travail.
« Respecter l'éthique de l'image dépend d'un photographe à l'autre. Certains connaissent ces principes, d'autres moins. Il arrive que des organisations nous demandent de montrer le côté le plus vulnérable des personnes. Mais il y a des limites. Personnellement, dans certaines situations, je préfère refuser la mission plutôt que de contribuer à une représentation qui porte atteinte à la dignité des personnes concernées », affirme-t-il.
Des défis multiples sur le terrain
Au-delà des questions éthiques, les photographes documentaires font face à de nombreux défis dans l'exercice de leur profession.
Pour Elisha Abumba, l'une des difficultés majeures réside dans les injonctions contradictoires auxquelles certains professionnels sont confrontés.
« Le défi survient lorsque je sais ce qu'il faut montrer et ce qu'il ne faut pas montrer, mais qu'on m'oblige à le faire. Montrer des enfants en pleurs ou des femmes en train de mendier pose un véritable problème moral. Dans ce genre de situation, je me demande toujours : si c'était moi, est-ce que j'accepterais que mon image soit utilisée de cette manière ? »
De son côté, Joyce Kipunga souligne les difficultés d'accès aux témoignages ainsi que le manque de reconnaissance de la profession en République démocratique du Congo.
« L'un des principaux défis est l'accès à l'information et aux témoignages. Beaucoup de personnes hésitent à raconter leur histoire lorsqu'un appareil photo est présent. Il faut donc instaurer une relation de confiance, expliquer notre démarche et respecter le choix de celles et ceux qui ne souhaitent pas être photographiés. À Goma et plus largement en RDC, un autre défi est le manque de reconnaissance du photojournalisme comme métier à part entière. Les opportunités professionnelles restent limitées au niveau national, ce qui pousse de nombreux photojournalistes à collaborer principalement avec des médias ou des organisations internationales », explique-t-elle.
Des images qui influencent la perception du Congo
Les images diffusées dans les médias et sur les réseaux sociaux contribuent largement à façonner la perception qu'a le monde de la RDC. Cette influence constitue à la fois une opportunité et une responsabilité pour les professionnels de l'image.
Selon Elisha Abumba, une représentation excessive de la vulnérabilité risque de renforcer les stéréotypes négatifs sur le pays.
« Lorsque nous diffusons principalement des images de souffrance, nous racontons notre histoire sous l'angle de la faiblesse. À force de montrer uniquement les situations de vulnérabilité, le monde finit par percevoir la RDC comme un pays constamment en détresse », regrette-t-il.
Pour Joyce Kipunga, les images demeurent néanmoins un puissant outil de sensibilisation lorsqu'elles sont utilisées avec responsabilité.
« L'image a un pouvoir considérable. Souvent, elle parle avant les mots. Elle peut sensibiliser le public, influencer les perceptions et encourager l'action. C'est pourquoi nous avons une grande responsabilité dans la manière dont nous produisons et diffusons nos images : elles contribuent à façonner l'opinion publique et la mémoire collective. »
Une responsabilité qui dépasse la prise de vue
À l'heure où les réseaux sociaux accélèrent la circulation des contenus visuels, la question de la dignité humaine devient plus cruciale que jamais. Une photographie prise dans un contexte de vulnérabilité peut continuer à circuler pendant des années et produire des effets durables sur les personnes concernées.
Ainsi, le respect de la dignité humaine, du consentement éclairé et de l'intégrité des personnes photographiées ne se limite pas au moment de la prise de vue. Il concerne également les conditions de diffusion, les usages futurs de l'image et son impact sur la société.
Pour les photographes documentaires et les photojournalistes de Goma, documenter les crises ne consiste donc pas seulement à témoigner de la réalité. Il s'agit aussi de préserver l'humanité de celles et ceux dont ils racontent l'histoire.
Par Viviane Lukangila Bahati